La coloc des superhéros : épisode 2

 

La coloc des superheros : comique, action et baston

 

Le démon Suarez

 

Les pieds sur la table du salon, Gom, Spadd et moi lézardions devant la télé.

Affalé sur le canapé, je poussai un soupir de dépit.

Pour ne pas contrarier Spadd, nous étions en pleine rediffusion de « Madame est servie ». Je l’avais entendu grogner quand j’avais tenté de m’emparer de la télécommande. Et comme disait ma vieille tante, prudence est mère de sureté… ou un truc du genre.

Petit et trapu, habillé d’un ensemble de survêtements trop grand pour lui, Spadd dodelinai de la tête en fixant l’écran de télévision avec un sourire satisfait. Sa caboche carrée était surmontée d’une chevelure aux reflets bleus qui frisottait comme celle d’un enfant de cinq ans. Il avait un menton parsemé d’une barbe de trois jours, un gros nez épaté et des yeux ronds comme des soucoupes sous des sourcils broussailleux. À le regarder comme ça, il avait l’air si inoffensif, presque stupide. Mais mieux valait ne pas se fier aux apparences, il n’était ni l’un ni l’autre et les pertes de contrôle de son pouvoir faisaient froid dans le dos. Heureusement aucun véritable débordement n’avait été à signaler depuis des mois et nous faisions en sorte que cela reste ainsi.

Gom tourna vers moi son visage ébène.

_ Tu ne bosses pas aujourd’hui ? chuchota-t-il.

_ Jour de repos, lâchai-je sans quitter l’écran des yeux.

Malgré la stupidité du programme, je tenais à voir la réaction de Tony Danza face au nouveau petit-ami de sa fille. Dire que cette gamine toute plate était devenue une bombasse pareille.

Heureusement Speedy entra en coup de vent, pour me sortir de ma catatonie.

Empêtré dans son immonde costume rouge et vert, il ressemblait à un feu de signalisation indécis. Sur son torse brillait son nom de superhéros, « BOLT », en l’honneur de l’ancien champion d’athlétisme. Son immense nez qui devait lui procurer un aérodynamisme certain semblait plus pincé que d’habitude. Il était visiblement remonté.

_ J’en ai marre de courir après les voleurs à la tire, explosa-t-il comme une bombe à retardement. C’est tout juste si les gens sont reconnaissants. Je vais finir pas demander du blé moi, pour ramener des sacs à main !

 

En dépit de tous ses efforts à utiliser ses pouvoirs pour faire le bien, l’efficacité de Speedy laissait à désirer. Il était encore loin de maîtriser pleinement sa vitesse. Quant à l’étrange grenouillère bardée de protections qu’il s’obstinait à porter, elle ne lui apportait guère de crédibilité. À cela venaient s’ajouter d’imposantes lunettes monobloc qui lui servaient de masque. On aurait dit un mélange entre la soupe aux choux et Robocop. Rien d’étonnant à ce que les gens lui accordent si peu de considération.

 

Je levai vers lui un sourcil réprobateur.

_ T’as pas tort, mais ça fait pas un peu radin quand même, non ?

Une idée saugrenue me traversa l’esprit.

_ Oh! Je sais, m’écriai-je avec un sourire diabolique. Tu pourrais leur faire les poches en supervitesse. Ni vu ni connu.

Speedy réagit avec un soudain élan d’ardeur.

_ Ouai ! Après tout, c’est vrai quoi ! Je leur rends service. C’est eux les crevards, même pas une récompense, rien !

_ Il ne s’agirait pas de virer supervilain, quand même ! commenta distraitement Gom, les yeux fixés sur l’écran de télévision. À jouer au con, tu vas finir avec un véritable superhéros au cul comme Galax ou Derizan !

Une ombre de déception passa sur le visage de Speedy.

_ Moi aussi j’aimerais bien sauver des demoiselles en détresse, dit-il, l’air abattu.

_ Faudrait encore qu’il puisse les porter, soufflai-je à Gom, dont le sourire s’élargit.

_ Faudrait surtout que tu la fermes, grinça le garçon maigrichon avec exaspération.

Sa réaction ne fit qu’augmenter notre hilarité et il disparut dans un flou fuyant, en direction des chambres. Deux secondes plus tard, il était de retour.

Mes yeux se posèrent nonchalamment sur son pantalon dont la face avant présentait deux grosses poches carrées qui auraient dû se trouver de l’autre côté. Je me tournai à demi vers Gom. Quand nos regards se croisèrent, nous explosâmes de rire sans plus pouvoir nous retenir.

Speedy arbora un air ahuri qui, face à nos ricanements incessants, se teinta d’exaspération. Cela ne fit qu’accentuer le comique de la situation et j’en pleurais en me tenant le ventre. Il finit tout de même par baisser la tête pour se rendre compte de son erreur. Il remit son pantalon dans le bon sens en un centième de seconde et haussa les épaules devant notre stupidité.

 

Un grognement de Spadd eut soudain raison de notre fou rire. Il ne semblait pas avoir apprécié la coupure pub. Cela faisait toujours étrange de voir de tels grognements sortir de son corps. J’oubliais parfois qu’un véritable monstre sommeillait à l’intérieur de lui.

À la télé, Mass-T, un superhéros avec le vent en poupe vantait les mérites d’une boisson énergisante. Sa belle gueule de bad boy crevait l’écran et son costume de cuir bleu nuit épousait des abdos saillants qui devaient réchauffer le cœur des ménagères. Speedy, que je n’avais même pas vu s’installer à mes côtés, ouvrait de grands yeux envieux devant le spot publicitaire.

 

Secrètement ou non, nous rêvions tous de nous retrouver à la place de Mass-T, sauf peut-être Spadd dont les intentions restaient aussi énigmatiques que le personnage lui-même. Mais une chose était sûre, Speedy était celui dont la soif de reconnaissance était la plus forte.

 

_ Moi, je les trouve ridicules avec leur équipement couvert de logos et de slogans, précisa Gom tout haut.

Spadd le moucha aussi sec de sa voix d’outre-tombe.

_ Je doute que tu cracherais sur la somme proposée en échange.

Il ne parlait pas souvent, mais l’ouvrait rarement pour rien.

_ C’est comme ça que marche le monde, ajoutai-je. Les Oxis qui jouent aux superhéros deviennent connus grâce à leurs pouvoirs et riches avec les sponsors.

_ Tu me diras, le costume de Speedy serait moins naze s’il était recouvert de pubs, attaqua Gom en gloussant.

 

Rien qu’à la tête du concerné, je pouvais deviner que les choses allaient dégénérer. Spadd avait également senti le coup venir et s’emparait du casque audio pour écouter son émission en toute tranquillité. Pour ma part, je m’enfonçai confortablement dans le dossier et laissai faire. Un peu d’animation ne pouvait pas faire de mal !

 

_ Tu peux parler, rétorqua le maigrichon, tu n’en as même pas et ton nom ressemble à un groupe Dance du siècle dernier.

Je me marrai suite à cette magnifique réplique et ajoutai de l’huile sur le feu.

_ Il n’a pas tort !

Gom se redressa subitement, le front plissé d’indignation, m’arrachant un sourire en coin.

_ Et toi, pourquoi avoir besoin d’un costume ? T’as peur de te faire agresser si on te reconnait dans la rue ??? Tu parles d’un superhéros !

 

Comme prévu, le concours d’égo, pour ne pas dire d’autre chose, s’était prolongé de longues minutes. Une heure plus tard, la dispute avait repris avec pour thème principal, le ménage, un point sensible de notre vie quotidienne.

Nous avions tendance à nous reposer sur les facultés de Speedy qui effectuait les différentes corvées en quelques minutes là où nous aurions mis un temps considérable. Mais il commençait à en avoir ras la casquette et supportait de moins en moins nos moqueries sur ses talents d’homme au foyer.

Gom était responsable de l’aspirateur et de la sortie des poubelles. Il parvenait à s’occuper de cette dernière tâche sans même mettre un pied dehors, en allongeant suffisamment les bras depuis la fenêtre du salon.

Spadd avait été exempt de toute corvée en recourant à ses dons. Au début, nous avions tenté de lui faire soulever les meubles, le temps de passer un coup de balai. Mais le mobilier finissait broyé sous ses doigts ou fracassé sur le sol, la délicatesse étant loin d’être son fort. Heureusement, il s’était avéré particulièrement doué pour la cuisine et était devenu le cuistot attitré de la coloc. Nous n’avions pas eu à déplorer trop d’incidents, à condition de veiller à l’approvisionnement de ses ingrédients.

Pour ma part j’étais chargé de la vaisselle et j’esquivais autant que possible le maniement de la serpillère et des lingettes qu’impliquait le nettoyage de nos parties communes.

 

Pour se calmer les nerfs, Speedy s’était une fois de plus occupé de récurer la salle de bain et le salon dans une tornade de courant d’air et de reproches. Le garçon noir avait commis l’erreur de le taquiner au mauvais moment et l’affrontement avait repris de plus belle. Il s’était achevé avec un Gom recouvert de torchons sales et Speedy saucissonné entre les bras enroulés de son adversaire. Je m’étais affairé sans grand succès pour les séparer, mais la seule intention de Spadd de venir à mon aide avait suffi là où j’avais échoué.

 

Afin d’apaiser les tensions, je m’étais porté volontaire pour descendre chercher le courrier. Cela pouvait paraître anodin, mais cette excursion impliquait de passer devant la loge de madame Suarez. Rien que pour cet acte héroïque, les autres allaient me laisser tranquille pour le reste de la journée. La terrible gardienne courtaude était plus effrayante que le pire des supervilains. Et notre retard de loyer ne risquait pas d’adoucir son tempérament.

A pas de loup, je descendais les escaliers en faux marbre, en direction du rez-de-chaussée. À quelques mètres des boîtes aux lettres, l’antre du démon était surmonté d’une plaque dorée, gravée du mot GARDIEN. J’avançai lentement, laissant traîner une main hésitante le long de la rampe de bois. Le contact lisse sous mes doigts était rassurant. Je savais qu’en traversant le hall de l’immeuble, je risquais de m’exposer au courroux de madame Suarez. J’avais plus que tout, envie d’y échapper.

 

Une porte claqua dans les étages.

Je sursautai et me figeai le temps d’une seconde.

Mon cœur s’accéléra sans crier gare, la panique m’envahit et je perdis tout sang-froid. Je me précipitai à corps perdu dans le vestibule, dans l’espoir de m’emparer du courrier en quatrième vitesse.

Je fus tout sauf discret.

Une chaleur insupportable me gagna le visage alors que je peinai à entrer la clé dans la minuscule serrure. Je glissai l’amas de lettres et de prospectus sous mon bras. Mais au moment de me carapater, je fus stoppé net par la présence des emblématiques sabots de la gardienne sur mon chemin. Le temps d’une seconde, j’envisageai de la contourner pour m’enfuir avant de me raviser. Les mains sur les hanches, elle me scrutait sans aménité, menton relevé et bouche pincée. Son visage arrondi et ses joues potelées s’étiraient entre les plis de ses yeux étrécis. Le stress m’envahit et je marmonnai un vague bonjour à son attention.

_ Monsieur Merono, répondit-elle d’une voix sèche. Vous et vos collègues superhéros de foire n’avez toujours pas versé votre loyer du mois, il me semble.

Je ne saurais comment l’expliquer, mais madame Suarez terrorisait la majorité des habitants de l’immeuble, moi y compris. Avec ses membres courts et compacts, elle dégageait une aura inquiétante. Je la soupçonnais fortement d’être une Oxi du même type que Spadd.

J’avais beau réfléchir à toute vitesse, je ne trouvai aucune réponse adéquate. Je me sentis coincé, acculé, et tentai vainement de noyer le poisson.

_ Je… je n’ai pas… encore reçu ma paye, bégayai-je.

Madame Suarez se mit à rouler des épaules comme une mini-catcheuse sur le point de s’élancer de la troisième corde.

_ Je vous avais prévenu que je n’accepterais plus aucun retard de votre part. Si vous ne…

 

Elle fut interrompue par un brusque courant d’air qui balaya le hall, emportant avec lui un prospectus qui m’échappa des mains. Les yeux de la gardienne réagirent au quart de tour, lorgnant avec agacement la porte d’entrée qui s’était ouverte sans raison apparente. Une veine palpitante se forma au centre de son front. Elle ne supportait pas le moindre dysfonctionnement au sein de la propriété. En voyant à travers les vitres, le conteneur à ordure rouler sur le parking suivi d’une traînée de déchets, elle semblait sur le point d’imploser. Elle se retourna vers moi et j’eus un mouvement de recul incontrôlé. Son visage était devenu écarlate, la colère déformant ses traits. Les poings serrés, elle s’adressa à moi d’une voix menaçante.

_ Je vous laisse quelques jours pour me déposer le loyer, ne me le faites pas regretter, Merono !

À peine le temps de finir sa phrase et elle atteignait déjà le perron en maugréant.

 

En haut des escaliers, les têtes de Spadd et Gom dépassaient de l’arête du palier de l’étage. Speedy apparut dans un tourbillon de vent, en me faisant signe de les rejoindre. Une fois de plus nous avions échappé au châtiment du démon.

 

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