La coloc des super héros : épisode 4

La coloc des super heros : comique, action et baston

 

La soirée partie 1 : El Jefe

 

Le samedi matin des oxis n’était pas bien différent de celui des autres. Du moins pour les super héros de pacotille qui me servaient de colocataires.

Et je ne valais guère mieux.

Nous étions tous les quatre vautrés sur le canapé, serrés les uns contre les autres, les jambes tendues, comme des knackis dans leur sachet. Encore en caleçon, coincé entre Spadd et Gom, j’avais remonté mes coudes sur moi pour siroter mon café, l’esprit aussi amorphe que le corps. Dans son pyjama ridicule, Speedy arborait un splendide épi à l’arrière du crâne. Son regard vague et immobile était dirigé vers les mouvements apaisants de l’écran du salon. Gom s’était emparé de la télécommande en étendant un bras et zappait les chaînes avec l’énergie d’un escargot. Je voyais ses yeux collés à demi ouverts menacer de se refermer, mais n’avais ni la force ni l’envie de parler pour le moment.

Pour nous, c’était encore le matin.

 

En réalité, midi avait sonné depuis un moment déjà. Et quand trois heures plus tard, je finis par récupérer mes capacités de réflexion, nous étions toujours dans la même configuration. J’osai me lever sous le regard presque admiratif des trois autres, qui commencèrent à s’agiter en battant des paupières. Je servis une nouvelle tournée de café dont la tiédeur révéla la qualité industrielle. Je grimaçai à la première gorgée.

Tous firent de même.

Non pas pour le goût fade et insipide du breuvage, mais pour l’infâme publicité qui passait sur une des chaînes les plus regardées du câble.

Le spot de trente secondes acheva de réveiller le trio. Spadd se redressa dans un grognement sourd, Speedy se cala face à l’écran les coudes sur les genoux, et Gom but d’une traite son café avant de claquer sa tasse sur la table. Pour ma part, les sourcils froncés, je ne perdais pas une miette de l’apparition de notre ennemi juré à la télévision.

« El Jefe » vantait les mérites du nouveau shampoing de chez Oxéal, en secouant ses beaux cheveux bruns et soyeux. Jusque-là, j’avais oublié à quel point je le détestais.

 

Gustavo de son véritable nom, avait été le cinquième colocataire lors de notre emménagement dans l’immeuble. Même si cela m’écorchait de l’avouer, il était plutôt sympa à l’époque. Il fut le premier à développer une capacité. Mais bien vite, son pouvoir lui était monté à la tête et avait grandi tout autant que sa vantardise. Finalement, sa suffisance finit par creuser un fossé infranchissable entre nous. À son départ, Gom, Speedy, Spad et moi avions conclu un pacte qui perdurait encore aujourd’hui. Celui de ne jamais changer lorsque se manifesteraient nos aptitudes d’oxis.

 

Je fus le premier à rompre le silence.

_ Vous savez que cet idiot et sa bande ont défait le gang de Saint-Ouen ?

Depuis quelques mois, El Jefe avait rejoint un groupe d’Oxis, et à mon grand regret, leurs succès et leur réputation s’étaient répandus comme un feu de forêt à travers les réseaux sociaux. Impossible d’y échapper. Et voilà que maintenant Monsieur envahissait mon espace télévisuel. C’en était trop !

_ Je suis sûr que ce frimeur n’y est pas pour grand-chose, lâcha Gom en détournant la tête de l’écran d’un air dégoûté.

 

Pour lui, la pilule était encore plus difficile à avaler. Elle lui était même restée en travers de la gorge quand El Jefe était parti avec sa petite amie de l’époque. Une pouf sans intérêt ni cervelle, si vous voulez mon avis. Mais depuis Gom lui vouait une haine incommensurable.

 

Speedy disparut le temps d’une seconde, pour revenir un flyer à la main.

_ Il organise une fête pour leur succès ce soir, montra-t-il. Dans leur toute nouvelle villa de La Varenne.

Il regretta aussitôt son geste. Gom s’empara par surprise du prospectus en allongeant un bras depuis son siège. Un sourire carnassier s’étalait sur son visage et mes yeux s’étaient mis à briller d’une intense envie de faire quelque chose que j’allais regretter.

_ V’nez on s’incruste !

Je me tournai vers Speedy sans ciller, pour ajouter d’un air conspirateur.

_ Tu pourrais nous faire entrer en douce. Fuuut fuuut ! sifflais-je en mimant ses déplacements supersoniques.

Le garçon maigrichon recula, comme acculé, arborant une expression contrite.

_ Mais vous êtes trop lourds et même si j’y arrive, on va se faire griller à l’intérieur !

_ T’en fais pas pour ça, tenta de le rassurer Gom, ce qui eut l’effet opposé. C’est justement réservé aux métas. Ça tombe bien, on est des oxis nous aussi. Allez, on va bien se marrer !

Il avait clairement une idée derrière la tête ou juste envie de foutre le bordel. Dans son regard brûlait une lueur de fourberie qui me donnait encore plus envie de le suivre.

Speedy tenta de nous dissuader en couinant, mais je savais bien qu’il finirait céder.

_ El Jefe va nous jeter dehors dès qu’il nous verra. Ça va ENCORE partir en sucette et on va ENCORE se faire cogner.

 

Il était vrai que les derniers face à face avec Gustavo n’avaient pas tourné en notre faveur. C’était encore plus vrai maintenant qu’il était entouré d’oxis à l’arrogance aussi développée que la sienne. Mais cette fois j’étais prêt à tout.

 

_ Pas ce soir, dis-je énigmatique.

Le doigt levé, je profitai d’un blanc pour faire durer le suspense. Une fois lassé de mon effet, je me tournai vers la seule personne qui gardait le silence.

_ Hey Spadd ! Tu veux venir avec nous ?

 

**

 

Le soir venu, j’avançais à tâtons dans l’obscurité du jardin abandonné des voisins d’El Jefe et de sa bande. Je bougonnais en me débattant avec un buisson récalcitrant qui s’évertuait à s’accrocher à mon pantalon.

_ T’ain Speedy ! T’aurais quand même pu assurer !

Je lui passais devant et, en repoussant de la main les branches d’un arbuste, me frayais un passage jusqu’à une haute palissade en bois. Je jubilais quand elles retrouvèrent leur position initiale en lui fouettant le visage.

_ Aïe ! C’est quand même pas ma faute si tu pèses autant, chuchota-t-il. Et j’étais sûr que Spadd n’allait pas vouloir que je le porte. J’ai pas envie de finir en bouillie !

_ Tu aurais pu le dire avant !

_ Mais c’est toi qui l’as invité !

_ Ce n’est pas la question, sifflais-je entre mes dents.

 

La résidence d’El Jefe était un véritable palace. De taille considérable, toute en pierres anciennes, elle était entourée d’un somptueux jardin qui se voyait depuis la grille de l’entrée. La sécurité s’était avérée plus importante que prévu. Impossible de s’y faufiler aisément.

 

Depuis le sol, Speedy jetait un regard dubitatif au sommet de la haute clôture.

_ Et tu comptes t’y prendre comment ?

_ Je ne sais pas moi, Gom nous hissera. On va se débrouiller !

Peut-être était-ce moi-même que j’essayais de convaincre. Mais il était trop tard pour faire marche arrière. Hors de question d’avoir fait tout ce chemin pour rentrer bredouille. Je levai la tête à mon tour, envieux des rires qui retentissaient dans le lointain. Soudain, Gom et Spadd émergèrent de la végétation, manquant de me faire avoir une crise cardiaque.

_ Vous avez trouvé un moyen de se faufiler ? demanda le garçon noir.

Sans attendre de réponse, il étira son cou sur plus d’un mètre pour scruter de l’autre côté du mur. Derrière lui, Spadd semblait s’impatienter dangereusement.

_ Bon, on fait quoi ? Je peux nous frayer un passage à l’entrée si besoin.

Je voulais à tout prix éviter que Spadd se déchaîne en envoyant les vigiles et la moitié des invités à l’hôpital.

_ Non, non, non. Surtout pas, on va trouver un moyen.

_ Il n’y a personne de ce côté, la voie est libre, attesta Gom une fois sa tête revenue à sa place initiale.

J’acquiesçai du menton et expliquai le plan.

_ Bon, Gom tu escalades et une fois de l’autre côté, tu nous aides à…

_ Quoi ? C’est toujours moi qui prends tous les risques. Pourquoi Speedy ne ferait pas le tour pour nous lancer une corde ou  truc du genre ?

Nous nous chamaillèrent tout en chuchotis durant une interminable minute, jusqu’à ce qu’un grognement suivi d’un choc sourd retentisse. Tout un pan de la palissade s’affaissa devant un Spadd qui semblait avoir retrouvé le sourire.

Qu’il pouvait être effrayant ! En une pichenette, il s’était débarrassé d’un obstacle de bois brut de trois mètres de haut sur quatre de large, solidement planté dans le sol. Son visage innocent accentuait plus encore la terreur que nous inspirait son impulsivité.

_ Après vous, lâcha-t-il le plus naturellement du monde.

Je haussais les épaules. Après tout, nous étions à l’intérieur et je comptais bien savourer cette soirée aux frais d’El Jefe sans penser aux conséquences.

_ Allons-y vite avant que la sécurité rapplique.

Tout au bout de l’immense jardin, l’écroulement de la clôture était heureusement passé inaperçu. Elle s’était affaissée sur de splendides parterres de fleurs que la troupe piétina allègrement en se dirigeant discrètement vers la maison.

 

Elle était si vaste qu’il nous fut aisé de se mêler aux invités. Porter par la musique et les conversations, j’en oubliais même que nous étions entrés clandestinement. Le quatuor établit sa zone de replis sur une terrasse extérieure. Très vite, la fête prit le dessus sur les inquiétudes, à mesure que l’alcool adoucissait les esprits.

Nous n’avions toujours pas croisé le maitre des lieux, quand Gom se servit son cinquième martini. L’élasticité de son corps avait permis d’allonger suffisamment le bras pour s’emparer d’une bouteille pleine au nez et à la barbe du barman. Mais elle ne l’immunisait pas contre ses effets. Les yeux rieurs et la voix trainante, il entama une inspection rigoureuse et totalement désinhibée des invités.

_ Regardez-moi tout ce beau monde ! J’ai vu Rocket Dan s’envoler tout à l’heure et Ricky Métal est venu prendre un verre au bar. Tiens ! Ce n’est pas Jetro Lance-pierre là-bas ?

Je tournai la tête pour observer un homme vêtu d’un simple tee-shirt et d’un jean troué, mais avec une crête punk de cheveux rouges pour le moins distinctive.

_ On dirait bien. Il parait moins impressionnant sans son costume. Tout l’inverse de Speedy quoi !

Gom et Spadd se marrèrent. Je me faisais un point d’honneur à me moquer au moins une fois par jour de sa tenue. Qui sait, à force Speedy se décidera peut-être un jour à en changer. Il se tourna lentement vers moi, les yeux vitreux. Il n’avait pas entendu un traitre mot de notre conversation.

_ Tu ne tiens vraiment pas l’alcool toi. Ce n’est pas possible ! Tu ferais bien de freiner où tu risques encore de péter une durite.

Deux mois auparavant, une cuite sévère avait causé à Speedy quelques désagréments incontrôlés de son don. Finissant la soirée, incapable de se déplacer à vitesse normale.

_ T’inquiètes, postillonna-t-il d’une voix suraiguë. Je gère !

Rien qu’à voir sa tête, mon sourire s’élargissait. Je n’avais vraiment aucune idée de comment cette nuit allait se terminer. Mais mon petit doigt me disait que l’on n’était pas au bout de nos surprises.

Gom leva son verre et s’écria :

_ À nous quatre !

Spadd et moi fîmes de même avec nos bières et Speedy renversa le contenu de son verre sur la table. Nous trinquâmes ensemble en riant, avant de reprendre le décryptage des oxis les plus connus présents à la fête.

 

Partant pour l’épisode 5

La soirée partie 2 : la transformation de Spadd

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